Lettre ouverte à Annalena Baerbock, ministre allemande des affaires étrangères : « Le Mali n’entend plus s’abandonner dans vos bras… »

Dans une envolée lyrique habituelle dans certaines chancelleries, vous, la ministre allemande des Affaires étrangères, avez osé cette fulgurance nauséeuse : « Nous ne devons pas abandonner le Mali et surtout, nous ne devons pas le laisser à la Russie ».

Balourdise diplomatique ? Contribution de Yamadou Traoré.

Cela claque, cela révèle une obstination de certains pays d’Occident à ne voir l’Afrique subsaharienne qu’en propriété d’autres nations. Encore mieux, à ne l’imaginer que sous un prisme patrimonial, que soumise à des puissances étrangères.

Martine Laroche-Joubert, journaliste française, a dit ceci à votre sujet dans “L’Enquêteur” du

02 septembre 2022 dans l’affaire de violation de son espace aérien dont la France est accusée

par le Mali :

“L’affaire retient toute l’attention de l’opinion nationale malienne et panafricaine. Pendant ce temps, Paris évite les sorties publiques et met à profit toutes ses ressources diplomatiques de haut niveau. Pour le moment les pays de l’union européenne lui aurait assuré leurs soutiens. C’est peut-être pour témoigner de ce fait que la Ministre allemande des affaires étrangères s’est fait de nouveau remarquer par une autre de ces bêtises qu’elle seule maîtrise le ton « L’Allemagne ne va pas laisser le Mali à la Russie ». Par l’Allemagne, il faut entendre : l’union européenne en soutien à la France pour l’aider à préserver sa propriété privée, le Mali. Le réveil euro-occidental sera brutal”.

Vous avez tenu ces propos sur le Mali à Rabat, au Maroc, pays qui, soi-dit en passant, a fait massacrer plusieurs dizaines de migrants africains sub-sahariens le 24 juin 2022 à la frontière

Avec Melilla. Nous y reviendrons dans une autre publication.

En rupture avec le langage diplomatique, vous avez utilisé un verbe haut, brutal, incisif et suffisant. Un blitzkrieg langagier rappelant Lothar Von Trotha, un autre allemand qui, de sinistre mémoire, disait ceci des Herero du Sud-ouest africain (Namibie) le 02 octobre 1904:

« À l’intérieur de la frontière allemande (partie de la Namibie sous contrôle allemand), tout Herero, avec ou sans fusil, avec ou sans bétail, sera fusillé. Je n’accepte plus ni femme

ni enfant, je les renvoie à leur peuple ou fais tirer sur eux. Telles sont mes paroles au peuple herero. Le grand général du puissant empereur. Von Trotha ».

Une extermination, un génocide que les pontes autoproclamés de la chose génocidaire refusent de classer dans ce registre. Ce pays fut le réceptacle de la première expérience de l’utilisation des camps de concentration Des millions d’Allemands pacifiques et bienveillants ne se retrouvent pas dans vos déclarations chevaleresques, belliqueuses et irresponsables. Est-ce à dire que le pyromane impose le choix de l’eau à utiliser pour éteindre l’incendie dont il est responsable ?

De ces millions d’Allemands qui ne se retrouvent et ne se seraient pas reconnus dans vos délires, j’appelle Leo Viktor Frobenius (1873-1938), anthropologue et ethnologue, qui parlait ainsi des Africains Sub-sahariens :

« Civilisés jusqu’à la moelle des os ! L’idée du nègre barbare est une invention européenne ».

Nous pouvons citer quantité d’Allemands qui seraient horrifiés par votre diatribe ridicule à souhait.

Ce faisant, vous emboitez le pas aux sulfureux Jean Yves Ledrian et l’hystérique Florence Parly qui ont bien amusé les galeries médiatiques par des déclarations lourdingues, mensongères et tonitruantes. Ou bien, s’agit-il d’un passage de témoin concerté, un passage de relais pour contourner le désamour de l’opinion africaine à l’égard des dirigeants français? Les sorties médiatiques suivies de démentis d’autres acteurs européens abondent dans ce sens tel ce propos du ministre espagnol des affaires étrangères préconisant une intervention de l’OTAN au Mali.

Madame, en fait un vent de panique s’empare de vos pays qui ont mis de l’huile sur le feu en Ukraine. Cette Ukraine qui a infligé les pires tourments aux Africains qui y vivaient et que vos médias ont superbement ignoré. Vos pays, tels des moutons, ont suivi la politique belliciste de l’OTAN et face à la crise mondiale provoquée par vos errements, vous déferlez sur l’Afrique pour contrôler les ressources et empêcher les pays émergents, les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du sud) d’y accéder.

Nous l’avons déjà dit, vous adorez l’Afrique mais sans les Africains sauf quand ils jouent les rôles de supplétifs, sous-préfets entre autres gardes-champêtres ou gardes-chiourmes défenseurs de vos intérêts mercantiles. Mais voyez-vous, les peuples ont compris et refusent désormais vos discours tantôt fielleux, tantôt hypocrites. Les peuples ne veulent plus de ces dirigeants africains falots que vous adorez maintenir aux pouvoirs en Afrique.

Faut-il encore vous préciser que l’amitié entre le Mali et la Russie ainsi que les accords militaires ne sont pas une affaire récente? Ils datent du 22 septembre 1960 et se sont renforcés, pour le volet militaire, à partir de 1963 quand les autorités françaises de l’époque avaient encouragé les Touareg de Kidal à se rebeller. Preuve que les menés des autorités françaises et certains pays européens sont anciens. D’autres pays européens, nous le savons, sont à la manœuvre pour essayer de disséquer le territoire malien et faire main basse sur les ressources.

La bonne affaire, l’Allemagne ne va pas laisser le Mali à la Russie. Et si le Mali persiste dans sa coopération avec la Russie, non pas pour appartenir à ce pays, mais dans un cadre gagnant-gagnant, qu’allez-vous entreprendre ?

Un Vernichtungsbefehl (ordre d’extermination), un blitzkrieg (guerre éclair), une opération Barbarossa ou comme vos amis étasuniens avec les peuples autochtones d’Amérique, un cantonnement des Maliens dans réserves sur leur propre territoire ?

Votre pays ne peut s’en prendre qu’à lui-même d’avoir suivi les décisions imposées par

Washington et l’OTAN notamment à propos du gaz russe.

Madame, il y a un basculement dans la donne mondiale, les politiques d’arrière-garde n’y pourront rien sauf à déclencher une nouvelle boucherie mondiale comme l’occident en a le secret.

Le Mali n’entend plus s’abandonner dans les bras de ceux qui mis en place la traite négrière et accusés ensuite les Africains de s’être vendus les uns les autres, ceux qui ont orchestrés la colonisation et parmi lesquels certains pays sont encore payés encore les affreuses “dettes coloniales”, ceux qui ont mis en place des réseaux de mercenaires appelés djihadistes, terroristes, Al Qaida, DAESH, Al Nostra et patati et patata…

Le centre de gravité quittera l’Amérique et l’Europe vers d’autres cieux. C’est ainsi, c’est la marche du monde. La cupidité de l’Occident l’a amené à vendre aux plus offrants, et jusqu’à son âme. Ils ne revient pas à l’Afrique de l’aider à se remettre à flot.

Chère madame, l’Afrique et le Mali n’ont pas vocation à renflouer les pays qui ne pensent qu’à pilier, qui sèment la zizanie entre les communautés pour asseoir leurs emprises, qui ont une vision hiérarchique des groupes humains.

Nous le savons, dans votre volonté de vous imposer à nouveau en Afrique noire, vous allez utiliser tous les ressorts, y compris l’instrumentalisation de pays du Maghreb qui rusent avec leur africanité et entretiennent des jeux troubles notamment avec le Mali.

Si vous restez dans cette vision patrimoniale de l’Afrique, vous mordrez la poussière.

Yamadou Traoré

Analyste politique

 Source: L’Aube