SERVICES PUBLICS ET VÉHICULES DE SERVICE : Roulons ! C’est le contribuable qui paie !

Normalement, un véhicule de service est utilisé uniquement dans le cadre du travail “pour toute mission, toute tâche, tout déplacement, au service de la structure…” Pourtant, en jetant un regard synoptique sur les administrations publiques de notre pays, tout se passe comme si cette précision sémantique avait été effacée du Dictionnaire des pratiques de nos deux Fonctions publiques. A longueur de journée et… même aux heures de la nuit où “tous les chats sont gris”, il n’est pas rare (pour peu qu’on soit un peu noctambule ou insomniaque) de croiser les voitures aux plaques d’immatriculation bleues rouler allègrement, tous phares de l’ambiance allumés, dans un carnaval du show nocturne qui les conduit de bar en maquis, de night-club en chicha club, de resto branché en… chambre de passe feutrée. Pour quelles sortes de missions? Certainement pas celles qu’exige le service au compte de l’Etat. Encore moins pour repos roboratif afin d’être plus frais le lendemain au travail. Et tout ça aux frais de qui? Bien sûr, aux frais du contribuable! Le pauvre! C’est encore lui qui paie avec ses impôts l’addition pour la conso, les dépenses de carburant et de réparation de la voiture mise à mal par ces fonctionnaires-là. 


Si, à la base, les véhicules de service ont été mis à la disposition des agents pour faciliter leurs déplacements lors des missions au compte de leurs structures respectives, donc, au profit de l’Etat ; au Mali, les voitures de service servent à d’autres usages qui sont carrément aux antipodes du sacerdoce qu’impliquent les tâches du service public. De jour comme de nuit… oui, oui! de nuit aussi, le ballet incessant de ces voitures-là rythment Bamako et d’autres chaussées de notre pays… mais pour des missions cette fois-ci personnelles par excellence. Ne soyez pas ainsi étonnés de voir ces véhicules aux plaques d’immatriculation bleues, décorés et servant de voitures de cortège lors de mariages, un dimanche matin. De la même manière, ne tombez point des nues en remarquant, garées au flanc d’un bar, ces mêmes voitures, à des heures très avancées de la nuit. 23H, 00H00, 01H, voire 2H ou 3H du matin ! Que peuvent diable ! faire des voitures de l’Etat à pareils moments à la devanture d’un night-club, d’un maquis, d’une chambre de passe ou d’un dancing-bar au show envoûtant ? On le saura peut-être un jour.

 Mais une chose est sûre : il ne s’agit certainement pas, à des heures nocturnes aussi avancées, de déplacements pour le bien de l’Etat. En vérité, c’est encore et toujours la même regrettable logique “ C’est pour l’Etat, donc, on peut tout se permettre avec” qui pousse des centaines de fonctionnaires à se croire tout permis avec les véhicules de service. Courses incessantes de l’épouse, déplacements personnels au village, clés laissées aux caprices festifs du fiston qui sort avec ses potes “s’enjailler” la nuit en boîte, bons d’essence en vrac distribués à tour de bras aux copines comme s’il s’agissait de cacahuètes à partager, 4X4 prêtée à son ami d’enfance qui peine à avoir une bagnole pour impressionner sa petite amie etc., etc.; à Bamako et ailleurs, nos voitures de service tournent toujours à plein régime et n’ont décidément rien à envier aux taxis. Elles font même office de taxis gratuits. Et tout ça, aux frais du contribuable! Le pauvre contribuable malien! qui, déjà écrasé par le rouleau compresseur de la cherté, doit aussi observer en témoin résigné au spectacle répété de ses impôts partir en fumée par le tuyau d’échappement des voitures de service.

Selon Harouna Tangara, fonctionnaire à la retraite , ce manque de respect vis-à-vis des matériels publics,  est une tare quasiment gravée dans le marbre au sein de l’Administrations publique malienne. « Quelle désolation !» s’exclame notre interlocuteur ; avant d’affirmer ce qui suit : « Chaque jour, des bons d’essences sont dilapidés, surtout durant les week-ends, par certains agents, comme si le carburant se ramassait par terre. Dans notre pays, le personnel du public n’accorde aucune importance aux matériels publics, car, pour les agents fonctionnaires, c’est l’Etat qui paie ; donc, on en fait ce que l’on veut, c’est gratuit ! Mais, nous oublions une chose! L’État, c’est qui?  Bien sûr! c’est toi, c’est moi, c’est eux. Donc, ces dépenses sont réglées par les impôts et les taxes que nous payons. Soyons responsables!» .

En effet, le mauvais comportement de beaucoup d’agents fonctionnaires est devenu un frein, pas seulement pour le développement du pays, mais aussi un élément qui détériore les rapports entre la population et les différentes strates de l’Etat car l’usage inconsidéré de ces voitures à des fins personnelles, augmente à tort les charges de l’Etat et accentue chaque jour un peu plus le champ des lunettes de la défiance (pour ne pas dire du discrédit) avec lesquelles le citoyen lambda perçoit les services étatiques.  Comment alors en vouloir à une certaine couche de la population qui s’indigne de voir l’impôt du contribuable dilapidé en fumée d’essence injustifiée par des milliers de fonctionnaires peu soucieux d’économiser les deniers publics? Et, ironie de l’affaire, les mêmes qui usent et abusent des véhicules de service, sont les mêmes qui délaissent un véhicule, dès qu’une panne commence à persister, et n’hésitent pas à exiger une autre voiture avec force reproches adressés aux Directeurs des Finances et du Matériels.

 Une preuve supplémentaire d’incivisme dont notre pays sait si bien se faire la vitrine.  A quand la prise de conscience? Difficile d’y répondre, tant la pratique des véhicules de service employés de manière démesurée à des courses personnelles est devenue une habitude enracinée dans les mœurs maliennes. A moins, peut-être, qu’une décision forte venue des hauteurs de Koulouba (à défaut d’appuyer énergiquement sur le frein de la “chose”) ne mette l’embrayage à la vitesse la plus faible. Pouvoir réduire la pratique à défaut d’être en mesure de l’interdire… ce sera déjà un coup de volant bénéfique pour réduire le train de vie de l’Etat.

2MT et Aminata Tera

Source: Les Échos- Mali