Élaboration d’une nouvelle Constitution : résister au charme de la colère pour un « consensus démocratique »

En visionnant, pour la 3eme  fois, ces vieilles images de 1991 sur les débats ayant précédé l’adoption de la Constitution du 25 février 1992, je ne peux m’empêcher de faire une comparaison avec le processus actuel d’élaboration de la nouvelle loi fondamentale.

 

Dans l’ambiance de dégagisme tous azimuts, remonter l’horloge du temps peut s’avérer nécessaire pour éviter les aventures périlleuses. Après avoir écouté les différents délégués qui se sont succédé à la tribune, j’ai été frappé par 3 choses.

La profondeur des échanges : l’élaboration de la Constitution de 1992 a donné lieu à d’intenses débats et mis en relief différentes visions de la société malienne. Tous les « grands sujets » ont été abordés (équilibre des pouvoirs, place et rôle des légitimités traditionnelles, laïcité, droits et devoirs, citoyenneté, etc.).

En fermant les yeux pour écouter simplement, on se croirait en 2022, à quelques exceptions près. On peut regretter certaines formulations de la Constitution de 1992, qui ressemblent « un peu trop » à la Constitution française de 1958, mais il me parait (avec le recul) exagéré de conclure à une « pâle copie » de celle-ci.

Les intentions ne suffisent pas toujours : sur ces images, on pouvait voir des hommes et femmes déterminés à tourner la page, à rompre avec les pratiques du passé, à « refonder » le pays comme on dirait aujourd’hui. L’aspiration au changement se lisait sur leurs visages et transparaissait clairement dans leurs discours.

Faire le bilan de trois décennies de « gouvernance démocratique » n’est pas un exercice aisé. À la lumière de la crise que traverse le pays, tout le monde s’accordera à dire que le plan n’a pas été exécuté convenablement. Cette « nouvelle » rupture démontre que les intentions, à elles seules, ne suffisent pas. La volonté de faire doit être accompagnée de la volonté de « bien faire».

La colère est une émotion légitime, mais ne suffit pas pour créer des choses durables : alors que souffle sur le Mali un vent de « dégagisme », nous devons impérativement résister au charme de la colère. En effet, celle-ci peut parfois obscurcir notre jugement, nous déresponsabiliser quelques fois et, surtout, rendre difficile l’émergence d’un véritable « consensus démocratique ». La colère s’accompagne aussi souvent d’excès pouvant nuire à la cohésion sociale et susceptibles d’ébranler la « nation ». Or, l’histoire nous apprend que la construction d’une nation est un plébiscite de tous les jours.

Ibrahim Maïga est spécialiste des questions de sécurité et de gouvernance, auteur de Répondre à l’insécurité dans le Liptako-Gourma, publié en mars 2021.

Source : Benbere