Burkina Faso : « Le peuple va veiller »

TÉMOIGNAGES. Le coup de force qui a porté au pouvoir le capitaine Ibrahim Traoré, ses temps forts et son dénouement sont perçus diversement par les Burkinabè.

 

Après plusieurs heures d’incertitudes dues à un risque d’affrontements entre différentes forces de l’armée nationale à la suite du coup d’État qui a porté le capitaine Ibrahim Traoré à la tête de leur pays, les Burkinabè ont retrouvé la quiétude dans l’après-midi de dimanche. Il faut dire que les deux précédentes journées avaient été marquées par des violences, notamment le saccage ciblé d’infrastructures, dont l’ambassade de France à Ouagadougou et l’Institut français de Bobo Dioulasso, deuxième ville du pays, par des manifestants.

Trois jours qui ont fait basculer le pays

L’élément de décrispation a été la démission du président de la transition Paul-Henri Sandaogo Damiba. Lui aussi était parvenu au pouvoir huit mois plus tôt par un coup d’État qui avait renversé un président civil, Roch Kaboré. Avant que sa démission ne soit actée, le colonel Damiba a posé sur la table plusieurs conditions, allant d’une garantie de sa sécurité et de non-poursuites contre sa personne et ses collaborateurs à la poursuite de la réconciliation nationale en passant par le respect des engagements pris avec la Cedeao. Conditions acceptées.

Comment les Burkinabè ont-ils vécu l’attente, la confusion et l’annonce de la démission de Damiba ? Qu’attendent-ils aussi de l’avenir maintenant que le second coup de force a été acté ? Éléments de réponse.

Pour Abdou G., au bout de ces trois jours de tensions, c’est un ouf de soulagement. « D’abord, il faut remercier le Bon Dieu pour avoir évité une tragédie à notre nation, parce que l’armée est la seule institution qui doit rester debout quand tout est chamboulé dans une république. Quand les parties d’une armée se dressent les unes contre les autres, c’est vraiment inquiétant et c’est toute la nation qui frémit. Nous avons perdu le sommeil ces derniers temps, je suis heureux de pouvoir le retrouver », confie-t-il.

La démission de Damiba très commentée

Mais c’est la démission de l’ancien président de la transition, le lieutenant-colonel Paul-Henri Sandaogo Damiba, qui refusait sa destitution annoncée par le jeune capitaine Ibrahim Traoré, qui suscite le plus de réactions. Abdoul Aziz D. dit : « Nous avons obtenu ce que nous avions tant souhaité, à savoir le départ du président Damiba du pouvoir. Ce n’est pas parce que nous n’aimons pas sa personne, c’est un fils du pays au même titre que d’autres Burkinabè, mais nous voulons le retour de la paix, que la gouvernance de monsieur Damiba ne nous a pas permis d’espérer. Quant aux conditions qu’il a posées pour sa démission, je ne saurais m’y hasarder longuement. Mais, certainement, le nouvel homme fort a pesé ces conditions avant de les accepter. L’essentiel, pour moi, c’est d’avoir rendu le tablier. À partir de ce moment, on peut commencer à espérer des lendemains meilleurs. Que les centaines de milliers de personnes déplacées internes puissent retourner dans leurs villages, où ils pourront de nouveau cultiver leurs champs et élever leurs troupeaux, c’est tout ce que je souhaite, et j’espère que les nouvelles autorités y arriveront. »

Dans les rues de Ouagadougou, cet avis est largement partagé. D’après Salmane S., « si vous avez vu autant de personnes se réjouir de la destitution du lieutenant-colonel Damiba, c’est parce que les forces de défense et de sécurité, des jeunes en grande partie, partent mourir au Sahel et au nord du pays sans qu’une solution se profile. C’est parce que tous ces gens ont vu leurs espoirs douchés. À la prise du pouvoir par monsieur Damiba, il a promis de restaurer la sécurité, de faire baisser les violences. Mais, contre toute attente, la situation est allée de mal en pis, notre pays a même perdu davantage de son territoire ».

D’autres Burkinabè s’insurgent, en revanche, des conditions posées par l’ex-homme fort du pouvoir. Le putschiste déchu avait clairement fait savoir qu’il n’entendait pas abdiquer, en dépit des manifestations qui lui étaient hostiles. Il avait appelé samedi les nouveaux putschistes à « revenir à la raison pour éviter une guerre fratricide dont le Burkina Faso n’a pas besoin dans (le) contexte » des violences djihadistes qui minent le pays depuis 2015. Achille B. estime que « oui pour la démission du lieutenant-colonel Damiba mais non pour les conditions posées ». « En demandant une non-poursuite, par exemple, je pense qu’il se reproche quelque chose qu’il refuse d’avouer. Je ne suis pas pour une chasse aux sorcières, mais rappelez-vous que le président Damiba à la tête du pays ne recherchait pas lui-même l’entente. En faisant revenir Blaise Compaoré au pays, par exemple, il a enfreint la justice et a contribué à diviser les Burkinabè, même s’il disait être animé d’une volonté de réconciliation des filles et fils du pays. En attendant un retour à une situation normale, ces conditions peuvent être acceptées, mais les nouvelles autorités doivent se réserver le droit d’y revenir. S’il s’avère que le président Damiba s’est adonné à la corruption, s’il s’avère que des gens sont morts au front par sa faute, si ses collaborateurs sont impliqués dans des détournements de biens, les conditions devraient être révisées afin qu’ils répondent tous devant la justice. Et croyez-moi, le peuple va y veiller. »

La situation sécuritaire dans tous les esprits

Les Burkinabè attendent désormais de voir évoluer la situation sécuritaire dans le pays. C’est le principal motif de mécontentement des populations. Ces derniers mois, des attaques tuant des dizaines de civils et de soldats se sont multipliées dans le nord et l’est du Burkina Faso, où des villes sont désormais soumises à un blocus des djihadistes. Depuis 2015, les attaques régulières de mouvements armés affiliés à Al-Qaïda et au groupe État islamique (EI) ont fait des milliers de morts et provoqué le déplacement de quelque 2 millions de personnes.

La semaine dernière encore, un massacre a eu lieu près de la ville de Djibo, encerclée depuis février dernier par des djihadistes. Lundi dernier, un convoi de nourriture escorté par l’armée a tenté de rejoindre la ville, pour aider les 350 000 habitants qui y vivent mais les djihadistes ont attaqué, détruit 90 camions et tué treize militaires. 50 civils sont toujours portés disparus. C’est ce énième massacre qui a provoqué la colère des militaires et donc le putsch qui a suivi.

Ce qui fait dire, à Abdou G. : « Nous ne sommes pas face à un problème de personne. Chacun des présidents que le pays a connus a essayé de faire ce qu’il pouvait. Pour parler du cas de Damiba, quels que soient les péchés qu’on peut lui reprocher, on peut lui jeter l’anathème, mais il faut aussi reconnaître qu’il a fait de son mieux. En matière de réconciliation, il a tenté d’unir les fils et filles du pays, qu’on parle d’une seule voix pour lutter contre le terrorisme. Il a été un homme d’action qui s’est toujours déporté sur le terrain à chaque fois qu’il y a eu une attaque d’envergure. Il a fait montre d’engagement et de détermination pour faire face au phénomène. Mais cet engagement n’a pas suffi, si bien qu’on a continué à compter nos morts, à multiplier le nombre d’orphelins et de veuves. Il a été confronté à ses limites, mais l’histoire retiendra que lui aussi a fait ce qu’il pouvait. On va retenir par ailleurs de lui des expressions marquantes, quand bien même du registre familier, par exemple « prendre du ceci et du cela pour faire avancer le pays », « protéger son nez », « se battre pour sa chose », et tout cela traduit les efforts qu’il a déployés en huit mois pour sortir son pays du gouffre. »

La France pointée du doigt

Quelques heures avant l’annonce de la destitution de l’ancien président du Mouvement patriotique pour la sauvegarde et la restauration (MPSR), vendredi soir, plusieurs centaines de personnes avaient manifesté à Ouagadougou pour réclamer son départ, mais aussi la fin de la présence militaire française au Sahel et une coopération militaire avec la Russie.

La France a, en effet, positionné dans la capitale burkinabè un détachement de forces spéciales de quelques centaines de soldats d’élite, qui étaient là en appui de l’opération Barkhane au Mali. Les populations reprochent à la France l’absence de résultats dans la guerre contre le terrorisme islamiste qui ravage le pays. Souleymane K. va pus loin en déclarant : « Je pense que la France n’a jamais été honnête envers le Burkina et les pays du Sahel en général. Au même titre que le président Damiba, elle nous a toujours trahis. Je ne suis pas convaincu qu’elle veuille bien nous aider à lutter contre le phénomène terroriste. Je l’aurais applaudie, par exemple, si elle nous appuyait avec du matériel sophistiqué dont elle dispose ou si elle participait aux côtés de nos soldats aux opérations quotidiennes. Pour moi, il ne faut pas attendre à chaque fois que nos soldats soient en difficulté pour venir à leur secours. C’est pourtant ce que nous constatons. À quoi sert donc leur présence sur notre territoire ? Personnellement, je ne regrette pas ce qu’ont subi l’ambassade et l’Institut français. Si c’était à refaire, je pense que ces infrastructures subiraient le même sort parce que c’est l’expression d’un ressenti. »

Un sentiment de ras-le-bol général que partagent bien des Burkinabè, qui se montrent par contre plus pondérés sur la présence française. Achille B., interrogé par Le Point Afrique, assure : « Nous devons apprendre à revendiquer sans casser. C’est au nom d’accords étatiques que la France a une représentation diplomatique dans notre pays. Si tant est que le départ de la France soit souhaité, il faudra encore des accords pour que les uns et les autres ne se fassent pas de torts. Pour qu’une revendication aboutisse, il faut y mettre la manière. Nos concitoyens doivent le savoir plus que jamais. C’est d’autant plus regrettable que c’est peut-être dans l’argent du contribuable burkinabè qu’on va puiser pour la réparation de dommages dont on ne connaît pas encore l’ampleur. »

Pour Abdou G., « ceux qui s’en sont pris aux infrastructures françaises ont manqué de lucidité et d’un certain recul sans lesquels on fonce tout droit vers le mur. Ils ont d’ailleurs pris des risques inutiles parce qu’ils auraient pu se faire tuer comme des lapins et personne n’allait s’en émouvoir. Sûrement qu’ils ne comprennent pas les usages diplomatiques en pensant que c’est une citadelle à prendre. Ils l’ont fait pour exprimer leur mécontentement, mais ce n’est pas bien pour l’image de [leur] pays, pas non plus pour l’amitié entre les peuples. Souvenez-vous qu’une scène pareille s’est produite en Iran, je crois dans les années 1970, et jusque-là l’Iran et les États-Unis sont à couteaux tirés parce qu’ils ne se sont jamais réconciliés. Même au Mali, où une partie de la population dit tout le mal qu’elle pense de la France, on ne s’est jamais attaqué à la représentation diplomatique française. Il ne faut pas trop faire dans l’excès. C’est vraiment regrettable, ces violences contre l’ambassade française et l’Institut français ».

Source : Le Point.fr